Faut-il bannir l’anglais de la sphère européenne ?

Berlaymont Bruxelles - Together

Source: TPCom / Flickr


Qui dit sphère européenne dit Bruxelles. Tous les Bruxellois le savent, dans la capitale de l’Europe, on parle officiellement deux langues : le français et le néerlandais. Plus une qu’on oublie souvent: l’anglais. Pourquoi donc ? Tout simplement parce que le Bruxellois “moyen”, à l’instar de l’Européen “moyen”, ne parle pas ou peu l’anglais, et surtout parce qu’il ne traîne jamais dans le quartier “ghetto” européen, là où l’anglais est de mise, voire la seule langue admise dans certains bars de la place du Luxembourg…

Ainsi va la réalité euro-bruxelloise : pour réussir dans ce petit monde de pseudo-expatriés, mieux vaut parler l’anglais. Rien d’anormal a priori, l’anglais étant devenu la lingua franca. Là où le bât blesse est que cette langue est en passe de devenir la seule et unique langue pour qui veut travailler dans les affaires européennes !

L’anglais au sein des institutions européennes

Avec 23 langues officielles à ce jour (pour 27 Etats membres), difficile d’être à jour au niveau des traductions. C’est pour cela qu’une règle implicite impose, depuis l’origine, l’usage de 3 langues a minima : le français, l’anglais et l’allemand.

Làs, un détour par le site de la Commission européenne suffit pour constater la pauvreté linguistique grandissante. Deux fois, j’ai interpellé les experts en communication de la Commission : ici et . Depuis lors, la page “Multilinguisme” peine encore et toujours à parler français…

Et le mal atteint également les commissaires européens. Avez-vous remarqué que Jose Manuel Barroso s’exprime en français quand il veut être bien perçu, en anglais le reste du temps ?

La palme d’or du “je parle anglais pour faire bien” revient à Günther Oettinger, commissaire (allemand) à l’énergie qui, en 2010, nous gratifiait d’un superbe discours intitulé “Englisch ist die Amtssprache”, soit “l’anglais est la langue d’usage (par défaut)”. Pour qui parle un mimimum anglais, admirez le résultat ci-dessous, digne de Vidéo Gag ! Heureusement, les sous-titres aident à comprendre…

Le Conseil européen n’est pas en reste, par la voix de son actuelle présidence irlandaise, comme l’a récemment dénoncé Jean Quatremer sur son blog… Seul le parlement européen fait bonne figure, même si quelques contenus non-anglophones sur leur page Facebook seraient fortement appréciés !

L’anglais et les associations européennes

Si vous recherchez un job dans les affaires européennes, vous n’éviterez pas ces deux sites regroupant l’essentiel du marché euro-bruxellois : Eurobrussels et Euractiv, deux sites anglophones, avec 99 % d’annonces en anglais.

Admirez l’annonce ci-dessous, une parmi tant d’autres, qui exige un “anglophone natif essentiel, autres langues un avantage”.

Bien sûr, la réalité est un peu plus nuancée. Sans être un anglophone natif, j’ai moi-même décroché plus d’un entretien pour ce genre de poste… avant de me faire rattraper par la triste réalité des faits : je ne suis ni Irlandais, ni Britannique et donc pas locuteur natif, ce dont les recruteurs auraient du se douter au vu de mon CV…

Je me souviens ainsi un jour avoir passé un entretien pour le lobby des constructeurs automobiles européens – une industrie particulièrement puissante en France et en Allemagne, aujourd’hui anecdotique en Grande Bretagne – où l’on exigeait la maîtrise native de l’anglais avec de bonnes connaissance en allemand et en français.

Invité à un entretien, j’en aurai eu pour mon argent ! 1h de discussion en anglais et aucun test dans les deux autres langues. Pas même la question de savoir si je les parle vraiment. Mieux encore, suspicieuse jusqu’au bout, la recruteuse m’aura finalement demandé de rédiger un petit devoir à la maison, en anglais uniquement.

Vous l’aurez compris, dans cette bulle européenne, le multilinguisme est la cerise sur le gâteau, le dernier détail susceptible de départager deux candidats anglo-saxons ex-aequo sur la ligne d’arrivée.

Alors “Volkswagen, das Auto” et “Renault, créateur d’automobiles”, ça donne quoi en anglais ?

EPSO et l’anglais

Heureusement, on peut compter sur EPSO, l’office de recrutement des fonctionnaires européens, pour relever le niveau. Après avoir introduit un nouveau type de tests en 2010, basés sur le bachotage la chance, EPSO a remis à jour ses procédures de test en 2011. Désormais, les candidats doivent passer la première série de tests d’admission, à l’écrit, dans leur langue maternelle, au lieu d’une langue tierce auparavant.

Un avantage certain pour nous autres francophones, me direz-vous. Mais saviez-vous que ce changement a officieusement été introduit suite à des plaintes de candidats anglo-saxons qui trouvaient discriminant le fait d’être testés dans une autre langue qu’ils ne parlaient parfois qu’en rêve. Une jolie manière d’aider nos amis monolingues à embrasser une carrière de fonctionnaire à la Commission européenne qui, paraît-il, serait en manque cruel d’anglophones natifs…

EPSO pousse d’ailleurs le vice jusque dans ses centres de tests. Si d’aventure vous passez le concours à Bruxelles, ne vous étonnez pas si l’on vous accueille et vous explique le déroulement de l’épreuve en anglais. Wablief ? Pardon ? J’ai testé deux fois, je serais curieux de lire d’autres candidats qui auraient eu le privilège d’être accueillis en français ou en néerlandais !

L’anglais et les blogueurs européens

Je le regrettais il y a quelques temps, ce monolinguisme anglophone est malheureusement aussi légion parmi la poignée de citoyens blogueurs de mon espèce qui traitent des thèmes européens. Il n’y a qu’à voir le nombre de billets postés en novembre dernier à l’occasion de la journée européenne du multilinguisme (une initiative de la représentation de la Commission européenne au Royaume-Uni) !

La liste des participants ici, avec une écrasante majorité de blogs écrits en anglais, soit par défaut, soit pour l’occasion, pour les rares blogs non-anglophones. Qu’on ne vienne pas ensuite faire l’apologie des euroblogs comme média citoyen !

Journée européenne du blogging multilingue 2012

Conclusion

“Dans le monde de plus en plus interdépendant qui sera celui du XXIe siècle, le citoyen européen devra plus que jamais coopérer avec des peuples d’autres pays, dans un esprit de curiosité, de tolérance et de solidarité.” Dixit la Commission

De toute évidence, cette Europe unie dans la diversité et curieuse de se (re)découvrir n’existe pas ou plus. Les faits sont accablants : Bruxelles l’européenne s’enlise dans une communication stérile et une politique d’emploi non libre et faussée pour les 460 millions d’Européens qui ont le tort de n’être nés ni au Royaume-Uni, ni en Irlande.

Dès lors, quelles solutions pour mettre fin à cet absurde monolinguisme synonyme d’acculturation ? Faudra-t-il aller jusqu’à traîner l’essentiel des associations et institutions européennes devant la Cour de justice de Luxembourg ? Faudra-t-il exiger une discrimination positive pour tous les non-anglophones natifs lésés ? Une situation d’autant plus grotesque à l’heure où le Royaume-Uni fait tout pour sortir de l’Union.

D’ici là, God bless the monolinguism !

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4 commentaires




  1. cyrille, le praticien du bilinguisme

    Bonjour Cédric,

    Dur dur d’aller à contre-courant. Derrière le constat d’inégalité entre les citoyens, je crois qu’il faut dénoncer la main mise sur les idées. La perte d’originalité, le prêt à penser de ceux qui ont l’anglais comme héritage.

    Bien cordialement,
    cyrille



  2. Masson

    Tiens ! Au fait ! Si on bouchait le Tunnel !… N’est-il pas ?
    Montrons que nous avons de l’humour.

    En fait, plus sérieusement, les EUA font pression pour qu’ils restent dans l’UE. Ça en dit long sur leur vrai rôle.



  3. Dominique C

    “Bannir” l’anglais me paraît très très difficile (c’est un euphémisme), et sans doute pas la stratégie la plus appropriée.
    Par contre, il est encore temps de promouvoir un véritable plurilinguisme (j’entends par là : qui ne soit pas de pure façade).
    Plus le temps passe, et plus cela s’apparente à la tâche de Sysiphe.
    On trouve cette citation (complète) de Churchill en exergue d’un colloque qui se tiendra à Rome le 8 février:
    “Il potere di dominare la lingua di un popolo offre guadagni di gran lunga superiori che non il togliergli province e territori o schiacciarlo con lo sfruttamento.
    Gli imperi del futuro sono quelli della mente.”
    En français:
    “Parvenir à dominer la langue d’un peuple procure des gains largement supérieurs au fait de lui prendre des provinces et des territoires ou l’écraser par l’exploitation.
    Les empires du futur seront ceux de l’esprit.”

    L’url de la page annonçant ce colloque est
    http://disvastigo.esperanto.it/index.php/notizie-mainmenu-69/2992-internazionalizzazione-della-e-nella-lingua-italiana-convegno-di-scopo-presso-la-camera-dei-deputati
    Il est à remarquer que, sur la Toile, cette citation est TOUJOURS tronquée (seule la dernière phrase conservée) avec, de plus, un contresens sur “mind”: “The empires of the future are the empires of the mind” est traduit par “spirituel”. Voir sur mon blog ce que j’en dis en commentaire dans mon billet sur l’appel de Camille de Toledo dans Libération de la semaine dernière…



  4. Jorge

    Brillant article! Tu ne fais qu’exprimer tout haut ce que nous sommes nombreux à penser… je n’en peux plus de lire des offres au sein des institutions avec “proficiency in English is a must. Any other language would be an advantage”. Non pas par méconnaissance de la langue d’Outre-Manche, mais parce qu’en tant que non-natif, aucune chance face à ceux qui le sont, même en ayant un éventail linguistique plus fourni.


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